Éloge du spleen

Il y a longtemps que je ne suis plus en deuil de mes deux petits poux. Je veux dire, après 8 ans, je ne ressens plus au quotidien, leur absence comme un trou béant dans mon cœur. Dans le fond, il y a longtemps que l’hébétement et la torpeur ont laissé la place, d’abord à une espèce de je-m’en-foutisme émotionnel où les petits riens n’avaient pas vraiment d’emprise sur moi.

 

Un deadline professionnel ultra serré? La belle affaire! Une gastro dans la maisonnée? Arf, ça fait “iech” mais au moins, on est que physiquement dans la “marde”, non? Rien n’était vraiment grave à mes yeux et je continuais d’avancer un pas après l’autre. À quoi bon même râler contre quelque chose qu’on ne peut changer, influencer? Tout passait au crible rationalisant de mon échelle émotionnelle interne ultra tolérante, telle l’eau sur les plumes de canard. Light as a feather when I’m floating through, reading through the daily news”

 

J’avais choisis mes combats, et celui de me reconstruire intérieurement m’occupait grandement.

 

Et puis graduellement, de cet état anesthésique de l’humeur, est sortie la nymphe nouveau moi et le trou béant dans mon cœur s’est comblé, comme raccommodé avec l’amour que je portais et que je porte encore à mes deux petits poux. J’ai fait la paix avec la vie et je suis redevenue celle que j’étais, râleuse, opiniâtre, sarcastique, avec un sens de l’humour presque à toute épreuve. La vie a repris son cours tant et si bien que je n’éprouve plus autant le besoin de parler d’eux pour les faire exister, de me rendre au columbarium pour honorer leur mémoire. Je les porte avec moi, en moi.

 

Mais parfois, de moins en moins souvent, mais parfois quand même, le spleen me prend.

 

Le spleen, c’est comme le feu sauvage. Ça dort en dedans de vous, tapi dans l’ombre. Ça ne se voit pas de l’extérieur et nul ne peut deviner que vous en êtes porteur. Et puis, vous vous réveillez un matin, un peu plus fatiguée, ou en en proie à vos hormones femelles, et il est là, sur le coin de votre lèvre.

 

Ou alors, une date souvenir s’approche, vous réalisez que deux petits pieds ne grandiront pas et le feu vous brûle de l’intérieur.

 

Grande-Louloute ou PetitCook franchissent une nouvelle étape et vous vous rendez compte que vous n’avez pas eu la chance d’en accompagner deux autres dans cette même étape.

 

Au détour d’une chanson qui a accompagné votre cheminement du deuil, la plaie se rouvre et rappelle à elle les odeurs, les émotions et les sons d’un autrefois. D’autres fois, il suffit de se perdre compulsivement dans la loop infinie de Nujabes, un génie parti trop bêtement, trop tôt, au sommet de son art… et le feu sauvage sort de sa latence. Measuring the hurt within the golden rule.”

 

Ou encore, l’actualité avec ses tristes nouvelles d’un infirmier frappé par une balle perdue dans un affrontement entre un sans-abri et les forces de l’ordre ou d’un petit Alan dont on a retrouvé la  dépouille gisant sur une plage de Turquie alors que sa famille tentait de traverser la Méditerranée pour fuir la Syrie, vous rappelle ce que veut dire ressentir le vide intersidéral dans ses tripes, et que le feu sauvage du spleen est sorti de sa torpeur, que le vague à l’âme vous prend au petit-dej, comme la nausée, sans prévenir.

“Never good. The rules of paradise are never nice. The best laid plans of Mice and Men are never right.

 

Avec le temps j’ai appris à vivre avec ces vagues de spleen. Je ne cherche plus à les contenir ou à les maîtriser. Je laisse la vague me submerger pour quelques instants, quelques heures ou quelques jours. Peu importe où elles se présentent, dans le métro, en train de siroter un verre de vin dans un 5 à 7, ou en train de regarder une série télé. À quoi bon se battre, rechigner? Je sais que quand la vague se sera retirée, la plage sera belle et lisse, prête à accueillir de nouvelles traces de pied, un coquillage, quelque chose comme le calme après la tempête. La vie quoi.

 

Mieux, je me suis laissée apprivoiser par ces vagues. Elles sont miennes et me rappellent que même si mes deux petits poux habitent mon cœur, ils ne sont pas à mes côtés. Que j’ignore à quoi ou à qui ils auraient ressemblé. Et que surtout, depuis que ma vie à repris son cours, je suis paradoxalement moins proche de ma souffrance de les avoir perdu, et par une extension un peu sadomasochiste, moins proche d’eux. À l’instar d’Hamlet, j’ai besoin de cette sorte de « je ressens donc je suis », de centimetres of ether, I’m heating the speaker. Motivational teacher with words that burn people”.

 

En apparence, vous pourriez croire que c’est une tempête qui m’habite, comme le feu sauvage brûle la lèvre. Mais je me plais à croire que dans ces instants, je suis plutôt dans l’œil de la tornade. C’est le calme intérieur et les oiseaux recommencent à chanter, mon esprit est plus aiguisé, plus ouvert, plus créatif que jamais. Le meuble Art Déco en contreplaqué acajou délavé quelconque change de couleur et se pare d’un fond à grosses fleurs style 1976 dans ce qui devient le projet que je dois accomplir au plus pressant. Je rêvasse en me remémorant mes séjours au pays du soleil levant il y a quelques 20 ans, qui avec le recul, sont maintenant dénués du pire choc culturel à vie. Même le paysage industriel sur Notre-Dame entre mon chez moi et la ville – alors que je me laisse bercer par le tango du bus sur une rue qui porte les patch cicatrices du gel – le croissant de lune au coucher de soleil d’octobre n’ont jamais été plus beaux, un latté au goût de l’automne n’a jamais eu meilleur goût.

 

In an ice arena out there, deep in the woods of Arizona, the sun be high, life’s ironic. Ain’t trying to be Dalí when I write surreal life I paint it vivid, habitat crazy insane”

 

C’est pour cela que maintenant, j’apprécie tant ces vagues de spleen parce qu’elles me permettent de me rapprocher d’eux, de me focaliser sur mon moi profond, sur ce qui me fait vibrer, sur ce qui fait que « moi, je suis moi, dans moi. » Quelque part, du plus profond de mon agnosticisme, s’il existe une preuve de la communion de l’âme humaine avec un ou des dieux, j’imagine que cela doit se rapprocher de cette extase tranquille.

 

Drifting away like a feather in air, letting my words take me away from the hurt and despair. So I’m keeping it vertical forever elevator, riding the escalator to the something that is greater, so I’m drifting away like a feather in air, letting my soul take me away from the hurt and despair. So I’m keeping it vertical forever elevator, riding the escalator to the something that is greater…”

 

Je suis en paix… pour quelques précieux et délicieux instants.

 

“That becomes the wisdom that I need. Living this life to the best of my ability, channeling energy to my thoughts into your symmetry. Remember me, because my prose remain gold. I got the gift of gab like them pimps in Kangol.

It never ends, I keep it ruling like a cypher.

The first caveman bringing fire, innovating and higher; to blast mistakes I raise the stakes.

It’s double or nothing in this vaccuumless space, I will, survive, divine the time to cry. Fuck a hold or hide, I’m alive with pride

 

Maturée aux séries télé, régulatrice de chaos, résiliente mode multimédia, philosophie Carpe Diem, Alexandrine est la maman d’une Grande-Louloute, élève de secondaire et d‘un PetitCook qui s’épanouit à l’école primaire ainsi que la maman orpheline de Largo et de Lillah, tous deux décédés en milieu de grossesse en 2008 et 2009. En plus d’écrire pour son blog personnel, de gérer les communications et les contenus diffusés pour Parents Orphelins, Alexandrine s’est récemment découvert une passion pour le street art, les enseignes de barbiers et le Tour de ville de la Ronde. Dans la vie, Alexandrine est édimestre et coordonnatrice de contenu dans une tour du centre-ville.
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