Des ménagements

Des ménagements

J’ai les mains noires d’avoir emballé des verres dans du papier journal. On déménage. C’est toi qui nous as menés là. Tu nous as pavé la voie pour qu’on ait un lieu plus confortable pour notre famille. C’est toi qui nous as poussés à tisser des liens avec cette famille qui nous lègue son appartement. Je nous y vois déjà. Les murs ici rétrécissent à mesure que la date du déménagement approche. Mais malgré le bain rayé, le comptoir usé, les escaliers toujours encombrés, c’est ici qu’on t’attendait. Qu’on t’a taillé un petit nid, à même notre chambre. C’est ici qu’on t’a conçue. C’est ici qu’on t’a sentie bouger sous mon chandail. Que j’ai monté les trois étages, trop habillée. Ouvrir mon manteau au deuxième étage. Avoir de la misère à attacher mes bottes. C’est ici que pour ma plus vieille, tu es devenue La-petite-sœur-qui-est-morte.


C’est dur de quitter tout ça, de ne pas penser à ce qu’on abandonne en partant. Même si tu viens avec nous, on laisse le lieu où tu as été vivante dans mes entrailles. On s’installe sur une plage blanche. J’ai peur de ne plus trouver tes traces.

 

Comment quitter cet endroit sans penser que je t’y laisse? C’est là où j’ai dû défaire ton lit, ranger tes vêtements. Évincer les jouets d’éveil. Entreposer la chaise haute. Replier les vêtements de maternité déprimants. Les conserver pour plus tard, j’espère. Pour une autre grossesse, un autre enfant, s’il vous plaît, faites qu’il y ait un autre enfant.

 

Nos amis sont heureux de notre déménagement. Nous poser ailleurs nous permettra de passer à une autre étape, pensent-ils. Il n’y a rien comme un bon ménage. En faisant les boîtes, je tombe sur des photos d’échographies, ces promesses de l’enfant à naître. Je pleure. J’arrive à mettre mon deuil en pause pour faire des boîtes, pour rayer des listes à faire. Pour m’occuper de ma plus vieille aussi. Mais le deuil veille. Il est le compagnon de mes solitudes.


Abandonner cet endroit où on a connu tant de tristesse nous permettrait de changer d’air. Mais l’air, si tragique fût-il, porte encore le parfum de Françoise.

 

Dans ce nouvel appartement, il y a une pièce au statut ambigu. Il aurait fallu que ce soit ta chambre, mais c’est un bureau. C’est le bureau/la chambre du prochain bébé. Je ne suis pas enceinte, mais un endroit est dédié à un enfant à naître dans ma maison. Il y a une absence double. Celle liée au passé, et l’autre,à l’avenir. Je me confronte à la puissance de l’absence. Ma vie se conjugue avec l’absence.

 

En plaçant cette table, ces plantes, cette lampe, je calcule sans cesse la possibilité d’une autre configuration. Un arrangement qui sied à un bébé. Un bébé doux qui connaît le monde par sa bouche. Qui vomit son lait. Un compromis entre la vie des adultes, des jeunes enfants et des bébés. Ma nouvelle maison se conjugue à l’absence. Elle s’organise selon des êtres imaginaires. Je la régis en pensant à toi.  

 

Je passe un été sans travailler. À m’installer au ralenti. Un été de deuils. J’ai quitté l’endroit où tu étais. Et je commence à comprendre doucement que tu nous as suivis. Tu es ici, avec nous.  Tu es dans la lumière. M’entends-tu Françoise?

 

Arianne est née aux Îles-de-la-Madeleine et a grandi à Outremont. Elle a deux baccalauréats, un job dans la mode, un amoureux presque parfait, deux enfants, Simone et Françoise. La plus grande est comme l’eau vive, la plus petite n’aura vécu que 30 heures. Une vie entière logée dans le mois de mars 2017.  Depuis, Arianne essaie de se rebâtir. Avec son amoureux, et à l’aide de sa plus grande, elle essaie de trouver la juste place de Françoise dans sa famille, dans le monde. Et comme elle apprend de sa plus vieille, Arianne apprend aussi de Françoise.

 

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